Faites-vous confiance : une leçon venue de la psychothérapie pour les écrivains

Si vous me suivez depuis quelque temps, vous le savez sûrement : J’aime beaucoup effectuer des parallèles entre la psychothérapie et l’écriture d’un roman. 😊

Cette semaine, j’ai relu un article du thérapeute Alain Gontier. Intitulé « Au commencement était le contact ». L’auteur y liste notamment une série de caractéristiques qui soutiennent le processus de thérapie.

Dont certaines résonnent beaucoup avec ce qui nous anime quand nous écrivons. Je vais développer un peu mon propos. Nous allons parler de confiance en vous, de zoom sur l’expérience et d’affection portée à votre personnage.

Dans le texte d’Alain Gontier, 4 éléments m’ont frappée par leur similarité avec le travail d’un écrivain :

Ne pas se précipiter :

L’auteur indique que le/la thérapeute “veille à ne pas trop vite définir ce qui va advenir” : Cette posture provient de l’une des racines des la Gestalt-thérapie : la phénoménologie en philosophie.

Durant une séance,le/la thérapeute va tâcher de ne pas donner trop vite de sens aux événements, de ne pas les interpréter hâtivement, mais de les observer tels qu’ils apparaissent. Ce n’est pas simple, car nous sommes habitués à attribuer précocement du sens aux choses.

À chercher des explications, de manière réflexe.

Dans un roman, c’est pareil. Il est essentiel de ne pas tout dire trop tôt. De ne pas révéler prématurément ce qui se trame. Il est aussi primordial de bannir autant que possible les paragraphes contenant des explications.

Par exemple : Elle était commerciale et mère de deux enfants, elle aimait la danse de salon et avait toujours peur de froisser autrui.

Il s’agit plutôt de procéder par distillation. De déplier peu à peu le récit. De faire en sorte que l’histoire se construise sous nos yeux, au fil des scènes. De laisser les personnages mariner dans leurs conflits, et prendre le temps du trouble, de la contradiction, du flou.

Plus on montre sans expliquer, plus le lectorat est actif. Il devine, ressent, s’interroge. Il n’est pas tenu par la main : il est engagé. C’est l’un des pouvoirs du show don’t tell, ce procédé narratif qui consiste à faire confiance à l’intelligence sensible des lectrices et lecteurs, plutôt qu’à tout baliser d’avance, et à l’excès.

Comme en thérapie, ce qui compte n’est pas de plaquer rapidement un sens, mais d’accueillir ce qui émerge, dans sa complexité. Et de le laisser vivre assez longtemps pour que cela devienne clair.

Dans un roman aussi, le sens se découvre chemin faisant.

Intensifier l’expérience

Alain Gontier explique qu’« un phénomène propre à la démarche [de psychothérapie] est la possible intensification ou amplification de l’expérience en cours » : Le thérapeute, via ses interventions, peut accroître la conscience de ce qui se passe, aider à faire émerger plus fortement ce qui apparaît.

Ce qui permet de mieux voir et comprendre la situation. Afin de s’y ajuster d’une manière plus créative, là où la personne se sentait bloquée.

Et je trouve que dans un roman, cette dimension d’intensification ou d’amplification est une donnée importante. Il y a donc toujours, quand on écrit, une forme d’accentuation, un effet de grossissement.

Michel Bussi dit par exemple qu’il considère que « dans les fictions, les personnages doivent être “plus grands que la vie” ». Cela peut se traduire par un protagoniste au caractère bien trempé.

Par des agissements un peu inhabituels : des héros ou héroïnes qui ne se comportent pas « comme tout le monde », au coeur des situations originales dans lesquelles ils/elles sont plongé(e)s.

Par exemple, le défi de tâches ménagères que se lance Lucien, mon personnage dans La journée de l’amour et de la lessive, est plutôt inhabituel.

Cette amplification est également inhérente à la forme écrite, en elle-même. Qui permet de travailler en finesse. De zoomer sur l’expérience pour déplier en profondeur certains petits instants.

“Capter l’instant” est d’ailleurs le thème de la 4ème semaine de mon atelier “Un été pour écrire”, avec une capsule théorique intitulée “Décrire finement l’expérience”, et un exercice d’écriture créative centré sur “l’émerveillement microscopique”.

Un petit laboratoire

Alain Gontier souligne la dimension expérimentale de toute thérapie. Je pourrais dire : dans le sens d’un petit « laboratoire ». Cette dimension permet, pour l’auteur, de « vivre les enjeux tout en les observant ».

Un va-et-vient qui « ouvre à du possible ».

Là aussi, on est au cœur de ce qu’un roman nous fait vivre, en tant que lecteur ou lectrice : Tout à la fois une immersion dans la peau du personnage, qui nous plonge à ses côtés dans la traversée des obstacles, et une possible prise de recul pour observer ce qui se passe, réfléchir à ce qui arrive au personnage.

J’y vois, par ailleurs, un rappel du rôle des enjeux, dans un roman. Qui doivent être élevés et explicités, pour que le lectorat se soucie de ce qui se produit. Car si l’on ne sait pas ce que le personnage a à perdre ou à gagner, ou si ces éléments sont de peu d’importance, alors l’histoire devient moins attractive.

Le soutien

A. Gontier souligne également l’importance de « la reconnaissance et la validation des figures émergentes » par le thérapeute. C’est-à-dire la nécessité d’un « soutien et d’un engagement indéfectible » apportés par le thérapeute à la personne qui consulte.

Cela m’évoque le soutien et l’affection qu’il est nécessaire de porter à notre protagoniste. Tout en ne le ménageant pas, de manière concomitante. Il arrive, en effet, que certains auteur(e)s aient des réticences à maltraiter leur protagoniste.

À le plonger dans les pires difficultés. Le scénariste Yves Lavandier dit au sujet de ces écrivains : « Ils ne réalisent pas que le meilleur moyen de faire partager au spectateur l’amour et l’intérêt qu’ils éprouvent pour leurs protagonistes est précisément de ne pas les ménager, de se moquer d’eux (dans le cas d’une comédie), de les frapper quand ils sont à terre. »

Ce à quoi il ajoute cette mise en garde : « Toutefois, il est important d’aimer et de comprendre ses personnages en même temps qu’on les frappe à terre. Sans quoi, on tombe dans une forme de cruauté qui s’apparente au sadisme. »

Je pourrais aussi songer au soutien que nous avons à nous porter à nous-même(s), en tant qu’auteur(e). Ce qui revient à vous suggérer de vous faire confiance. 😊

Les figures émergentes, ce sont aussi ces intuitions floues qui apparaissent au fil de l’écriture. Un personnage qui prend plus de place que prévu. Dont le caractère n’est pas exactement conforme aux directives de votre fiche-personnage.

Une scène secondaire qui, soudain, vibre davantage que le fil principal. Un thème qui insiste, revient, de façon inattendue.

Je crois qu’il est nécessaire de reconnaître ces émergences. De ne pas les écarter trop vite au nom d’un plan figé. Vous avez le droit de leur faire de la place. Et de les soutenir, même si vous ignorez pour l’instant ce qu’elles vont devenir.

L’un des fils rouges de la Gestalt-thérapie, c’est l’idée d’avoir confiance dans le processus. (J’ai entendu cette phrase 12.000 fois pendant ma formation 😅). Et je trouve qu’il est intéressant de le transposer à la rédaction de votre premier jet.

En restant ouvert(e) à ce qui surgit de manière inopinée. Votre côté jardinier. Même si c’est déstabilisant. Ce sont souvent ce genre de fulgurances qui créent ce qu’il y a de plus vivant dans une histoire.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.