Rendre le décor vivant : un révélateur de vos personnages

Imaginez, dans un roman, le bureau d’un notaire. Qui serait décrit ainsi : La pièce est rectangulaire, le sol recouvert d’une moquette tuftée beige et de tapis orientaux. Autour d’une table basse en acajou verni, quatre fauteuils de soie moirée sont disposés en carré parfait.

Sept tableaux sertis de cadres dorés, scènes de chasse ou portraits d’ancêtres, ornent les murs immaculés. Une légère odeur de lavande flotte dans l’air. Le notaire s’installe derrière son bureau de bois massif, nous prenons place sur des chaises nappées de velours.

Qu’en pensez-vous ? Quel effet ce paragraphe vous fait-il ?

Revenons chez le notaire. Pour ma part, je me dis qu’une telle description de décor aurait toute sa place sur une page Wikipédia. Ou dans un article de journal. Car il est neutre. Factuel, précis.

J’aurais envie d’ajouter : “mort”. Pourquoi ? Parce que cette manière de décrire les lieux se situe totalement à l’opposé de ce qui rend, à mon sens, le décor vivant.

“Rendre le décor vivant”. L’expression a été popularisée par la romancière américaine Elizabeth George. Et je trouve qu’elle rejoint en de multiples points certains concepts philosophiques ou de psychothérapie.

Au sujet de la conscience que nous avons du monde.

La tentation de la description exhaustive

Quand on écrit un roman, et surtout quand on débute, on a parfois l’idée, plus ou moins consciente, qu’il faudrait être très pointilleux en matière de décor. Être exhaustif(ve). Décrire finement les lieux, sans rien omettre.

Montrer tout ce qui est là : les meubles, les matières, les bibelots, les végétaux, les luminaires, les nuages… Et c’est vrai que ce balayage a son intérêt. Mais il n’est pas suffisant.

Car si l’on se contente de cette description factuelle, on se prive d’un levier puissant. La possibilité de donner accès à notre personnage. De le caractériser. D’installer le lectorat dans sa peau.

Le même décor, version subjective

Ce bureau de notaire existe dans l’un de mes livres. Mon troisième roman, paru chez J’ai Lu, “Plus que toute autre chose”. Et voici la description que j’en ai faite, sur 3 paragraphes, entre lesquels j’ai intercalé des actions et des dialogues :

1. Depuis le fond de son fauteuil tapissé de soie beige, entre deux portraits d’aïeux posant pour la postérité dans une lumière d’abysse, maître Du Bourbon de Laville entreprend de nous détailler les passionnantes caractéristiques des différents régimes matrimoniaux.

2. Mes paupières sont lourdes. Pourvu que je ne m’endorme pas. C’est peut-être un effet collatéral de l’ambiance des lieux. L’onctuosité de la moquette tuftée, des tapis drus et des fauteuils de soie moirée m’enrobe d’une douce torpeur propice à l’assoupissement.

Je vais compter les tableaux. Sept. Les bouloches. Trois. Les boutons de manchettes dorés. Quatre.

3. Je n’ai rien retenu. Je n’ai même rien entendu. Je crois que cela m’est égal. Seuls me restent la sensation du crissement du velours de la chaise contre mon dos, la douceur des coussins de soie, le bruit étouffé de nos pas sur la moquette, le parfum de lavande et de rose qui paresse dans les airs jusque sur le palier.

Vous le voyez : Dans tes trois passages, le décor n’est pas une simple toile de fond. Mais une sorte de prolongement de l’intériorité du personnage. Je pourrais dire que le cadre de lecture se décale.

Plutôt que montrer le décor en lui-même, c’est le contact entre ce décor et ma protagoniste que je choisis de déplier.

Ainsi, la pièce n’est pas décrite objectivement : elle est perçue. Elle traverse le filtre d’une conscience. Elle agit sur le corps de mon héroïne, les paupières qui s’alourdissent, le dos qui ressent le crissement du velours, l’attention qui se délite, se raccroche à des détails absurdes comme les bouloches ou les boutons de manchette.

Je ne me contente pas de décrire un lieu. Je décris un état. Chaque détail du décor est capté d’une manière particulière, avec mollesse ou ironie

Ce n’est ni factuel ni réaliste. C’est un décor teinté émotionnellement. Par l’humeur du personnage.

Le bureau du notaire se mue en théâtre sensoriel où se manifestent la dissociation, l’ennui, une forme de résistance à ce qui se joue. À dessein. Car c’est justement là l’un des enjeux centraux du roman :

Camille n’est absolument pas intéressée par le mariage, les fanfreluches et les dragées. Est-ce une histoire de personnalité, de philosophie minimaliste ? (C’est-à-dire le motif par lequel héroïne se justifie, au départ).

Ou est-ce plus profond ? Voilà toute la force d’un regard subjectif posé sur le décor : Il nous donne accès aux enjeux dramatiques sans les exposer frontalement. Le décor devient un révélateur.

Un miroir flouté du personnage.

Le décor, porte d’entrée vers le personnage

Alors oui, vous pouvez partir d’une checklist énumérant toutes les composantes des lieux de votre roman. Mais si vous vous bornez à cela, vous passez à côté d’une opportunité ultra puissante.

L’utilisation de votre décor comme porte d’entrée vers votre personnage. Comme reflet de son état émotionnel. Je dis “ultra puissante”, car c’est cette utilisation est l’un des secrets des récits immersifs.

C’est aussi un moyen de rendre votre personnage (très) attachant. Et de faire avancer l’histoire, plutôt que de faire du sur-place avec une description vide. Quand on est romancier(e), les lieux ont tout à gagner à traverser le filtre d’un point de vue.

Les murs ne sont pas neutres. Les murs ont des humeurs.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.