En ce moment, je travaille sur un nouveau roman. Mon huitième. Et ce démarrage a été plus compliqué que pour mes livres précédents. Cela m’a donné l’occasion de réfléchir à un certain nombre de choses.
Concernant ma méthode de préparation, les suppressions, le réseau de personnages, le premier jet. Dont j’ai eu envie de vous parler aujourd’hui, dans ce nouvel épisode du Lab.
Votre méthode peut changer
Cela fait déjà quelques mois que j’ai commencé à préparer ce roman. J’ai passé une journée à Paris en novembre pour prendre des notes sur le décor. J’ai rédigé en détail les arcs trajectoriels de mes personnages principaux.
Construit l’intrigue. Pour autant, je sentais que certaines choses restaient encore floues. Mal cernées. Probablement parce que le thème de ce roman est un peu plus rude que les précédents.
Plus délicat à aborder. Comment manier un humour léger, dans ce contexte, à l’image de ce que j’ai tâché de mettre en oeuvre dans La journée de l’amour et de la lessive ? Comment entrelacer l’espoir et le désespoir ?
Comment choisir de manière pertinente certains traits de caractère des personnages principaux ?
Ces dernières années, j’avais pour habitude de tout préparer en amont. Et mes débuts de roman m’ont convenu dès le premier essai. Mais cette temps-ci, j’ai changé de méthode. Et décidé de rédiger les premiers chapitres alors que je me trouvais encore aux prises avec ces zones de flou.
J’ai réécrit plusieurs fois ce début. Au gré de nouvelles découvertes et prises de conscience. Jusqu’à obtenir un démarrage solide et satisfaisant.
Et c’est peut-être une chose à considérer, surtout si vous vous sentez bloqué(e). L’idée que votre méthode d’écriture n’a pas à rester figée dans le marbre. Les blocages sont souvent des invitations au changement.
Vous pouvez faire évoluer votre processus créatif en cours de route. Décider de faire un plan plus concis que prévu. Recommencer à zéro si votre début ne vous convient pas. Renoncer à suivre certains conseils d’écriture qui vous semblaient au départ essentiels.
Le plus important est de vous écouter. Cette flexibilité est précieuse.
Élaguer plutôt qu’accumuler
Cette flexibilité passe aussi par la capacité à élaguer des zones de notre manuscrit. Et je sais que c’est un sujet sensible pour beaucoup d’autrices et d’auteurs ! Lors de cette phase de réécriture, j’ai retiré à plusieurs reprises des passages que j’aimais bien.
Ainsi qu’un personnage auquel je tenais au départ, devenu inutile suite à un changement de direction. Il n’est pas toujours simple de couper de la sorte. De supprimer un chapitre, un personnage, une scène qui nous plaisent.
Mais écrire, ce n’est pas accumuler. C’est choisir. Et si un passage n’apporte rien à l’intrigue, ni à l’arc du personnage, ni à l’univers du roman, il est préférable de s’en débarrasser.
(Ou éventuellement de le modifier de manière à lui donner une vraie fonction).
Vous avez d’ailleurs sûrement déjà entendu parler de ce fameux concept “d’histoire organique”, cher à Bernard Werber. Cette idée qu’un roman est semblable à un organisme vivant. Pour ma part, je comprends cette idée comme une nécessité de créer des liens.
Faire de l’intrigue une toile vivante. Montrer le décor dans un point de vue subjectif plutôt qu’avec un œil neutre, une description factuelle. Et construire un véritable réseau de personnages.
L’idée maîtresse du réseau de personnages, c’est de toujours penser en termes de liens, de relations, de comparaisons entre personnages, de soutien ou d’entrave, de contrastes, etc. Cela peut générer des phases de tâtonnements.
Où l’on est amené(e) à supprimer un personnage, ou à en regrouper deux. À changer une personnalité qui nous paraissait intéressante au départ. Mais qui n’était pas suffisamment inscrite dans des notions d’interaction et de complémentarité entre les personnages.
L’histoire aussi peut évoluer
Une autre facette de la flexibilité concerne l’histoire elle-même. L’intrigue, les thèmes du roman, la trajectoire d’évolution des personnages. Pour ce nouveau roman, je vois qu’en avançant, le centre de gravité de mon récit se déplace un peu.
Que certains éléments périphériques viennent dans la lumière, chose que je n’avais pas prévue au départ. J’avais déjà vécu ça avec mon roman précédent. Cela résonne d’ailleurs avec une phrase que j’ai entendue récemment dans un podcast de Cairn, une interview du psychanalyste Roland Gori qui citait René Char :
“Les mots qui vous surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux”. La citation est belle, non ? Changer des choses, retravailler les fondations, ce n’est pas un échec. Mais plutôt une preuve de maturité narrative.
Cesser de réfléchir et se lancer
Ce que j’ai choisi de faire en commençant l’écriture malgré mes zones de flou, c’est cesser de réfléchir. Et tester in situ mes premières idées. Et je sais que pour certains auteur(e)s, le premier jet est une épreuve.
Parce qu’il n’est pas à la hauteur de ce qu’ils ou elles avaient imaginé. Le premier jet, c’est ce moment où le roman existe enfin… et où, dans le même temps, il est encore loin d’exister vraiment.
Certaines phrases ne sont pas complètement satisfaisantes. Certaines scènes nous semblent manquer de consistance. Cela peut être décourageant. Mais je crois que c’est un chaos nécessaire.
Car votre premier jet n’est pas une fin en soi. C’est un matériau brut que vous pourrez ensuite façonner, structurer, affiner. Il est parfois salutaire d’abandonner l’idée de rédiger un premier jet parfait.
Et de partir avec l’objectif d’écrire un premier jet vivant. Instinctif. Organique. Foisonnant (avec élagage éventuel 😉).
Il est toujours possible de retravailler un texte. D’en accentuer l’intensité, d’accroître les liens du réseau de personnages, de peaufiner les phrases, d’ajouter des nuances. Mais pour cela, il faut d’abord que ce texte existe.
Même imparfait. L’autrice américaine Shannon Hale dit à ce sujet qu’écrire une première ébauche, c’est comme pelleter du sable dans une boite. Pour pouvoir ensuite construire des châteaux.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.