« Les personnages ne deviennent humains, crédibles et attachants que par ce qu’ils font, pas par ce qu’ils sont ». La phrase est de Michel Bussi.
Et le scénariste Yves Lavandier enfonce le clou, en affirmant que pour créer un être de fiction, il ne suffit pas « de répondre aux 37 ou 82 questions d’un savant questionnaire », car les théories de la personnalité sont des systèmes statiques, et car le fait que le personnage « ait deux sœurs, une voiture de sport et un diplôme de pharmacien ne l’empêchera pas de faire une chose et son contraire ».
Avec Yves Lavandier et Michel Bussi, le ton est donné.
Et ils ne sont pas les seuls à parler ainsi.
En matière de dramaturgie, on lit ce genre de préceptes un peu partout : ce qui caractérise un personnage, ce sont ses actions.
Seuls les objectifs, les désirs, les réactions et les interactions comptent, tout le reste est secondaire. Il est primordial de mettre rapidement les personnages en mouvement, de les faire interagir entre eux, afin qu’ils se caractérisent au sein des relations, au cœur des conflits narratifs.
Quand on lit toutes ces recommandations, on pourrait se dire qu’il est urgent de changer de méthode, et de jeter au feu nos classiques fiches de personnages.
D’arrêter de lister les traits de personnalité du héros, les prénoms de ses sœurs ou de tracer son curriculum vitae de pharmacien pour nous concentrer uniquement sur les actes et laisser nos personnages se révéler au fil de l’eau, plongés dans l’action.
Doser le statique et le dynamique
Il me semble qu’il s’agit d’un écueil, et qu’il y a là un dosage à trouver entre les éléments statiques et les éléments dynamiques.
Je ne nie pas le fait que la caractérisation des personnages via l’action est primordiale, mais je pense que ce principe ne doit pas pour autant nous mener à renoncer aux listes, aux fameuses questions des savants questionnaires, en amont.
Nous n’avons pas à privilégier le “faire” au détriment de l'”être”.
Et si je devais reformuler la phrase de Michel Bussi, je dirais, pour ma part : “Les personnages deviennent humains, crédibles et attachants par ce qu’ils font de ce qu’ils sont.”
Ce que dit la Gestalt-thérapie
Cela rejoint certaines notions de Gestalt-thérapie.
1. Tout d’abord l’idée que nous advenons en tant que sujet dans le monde d’instant en instant. C’est aussi ce qu’énonce la phénoménologie, en philosophie (avec Husserl, Heidegger, Sartre).
Comme ce que je vous disais hier : Les situations nous créent en même temps que nous les créons.
2. Mais également, le postulat qu’une partie de notre contact avec le monde se fait sur un “mode personnalité”.
Le mode personnalité, c’est la manière dont vous vous décrivez lorsqu’on vous pose la question “Qui es-tu ?”. Toutes les choses fixes que vous connaissez de vous, et que vos proches connaissent aussi, pour l’essentiel.
Si vous prenez un papier et que vous tâchez de vous décrire, certaines choses vous sembleront évidentes et très ancrées.
“Je suis patiente”. “Je suis introverti”. “J’ai deux sœurs”. “Je suis comme ça, j’aime aider”.
C’est un peu comme une photo d’identité : elle ne dit pas tout de vous, mais elle en dit suffisamment pour qu’on vous reconnaisse.
Le risque, si l’on se concentre uniquement sur la caractérisation, les actions, en faisant l’impasse sur la fiche de départ, c’est d’avoir un personnage flou, manquant de consistance, car un personnage n’est pas juste une silhouette en mouvement, ni une somme d’actes.
Avant d’agir, de parler, de s’opposer ou d’aimer, il faut qu’il existe, avec un portrait initial, un instant figé, qui dit déjà quelque chose de lui, qui le rend prêt à entrer en scène, et vous permet de bien le connaître.
C’est seulement une fois que vous aurez défini ce que sont vos personnages, que vous aurez répondu aux ” aux 37 ou 82 questions d’un savant questionnaire”, ça peut se faire d’une façon plus ludique que ça, bien sûr 😅, que vous pourrez jeter vos personnages dans l’arène et préciser la manière (en nous la montrant) dont ces caractéristiques prennent forme dans l’instant présent et en interaction.
Les deux sœurs, la voiture de sport et le diplôme de pharmacien ne vous garantiront pas que votre personnage ne fera pas tout et son contraire. Mais ils constituent des points d’entrée incontournables.
Les premiers rails d’une façon singulière d’être au monde.
Tout repose sur vos décisions
Au fond, tout repose sur une seule chose : vos décisions. Ce qui vous garantit que vos personnages ne feront pas tout et son contraire, ce sont vos choix quant à la manière de montrer leurs caractéristiques dites “fixes” en action.
Votre cohérence à vous.
Et soit dit en passant, quand vous pensez à la voiture de sport de votre protagoniste, ce n’est jamais réellement statique, car immédiatement, une cohorte de pensées, d’associations, d’idées, de sensations, de souvenirs s’ouvrent en vous.
Cet élément figé commence déjà à s’incarner dans un mouvement potentiel. Il constitue une promesse d’interactions intéressantes, en fonction de ce que vous allez décider pour le personnage.
Cela me rappelle cette phrase de Sartre, dans Les mots, que l’on cite souvent en psychothérapie : « Ce qui importe ce n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais de ce qu’on a fait de moi. »
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