Le passé de vos personnages : « ici et maintenant »

Aujourd’hui, dans Le Lab, je vous propose un petit voyage en terrain psy, avec l’envie de vous fournir quelques pistes de réflexion pour l’écriture de votre roman. Nous allons parler du passé qui n’existe plus, de situations et de musculation.

Mon point de départ, c’est une notion souvent mal comprise en Gestalt-thérapie. Le fait que l’on travaille sur « l’ici et maintenant ». « Ici, maintenant et ensuite ». Voilà, en effet, une expression fondatrice du courant de psychothérapie auquel je suis formée.

Et parfois certaines personnes me demandent : « Vous ne parlez jamais du passé, alors ? » La réponse est : Si. On en parle même beaucoup. Les patient(e)s ont souvent énormément de choses à raconter sur leur passé, leur enfance.

Et c’est tout à fait bienvenu. D’autant que le thérapeute n’est pas directif quant au sujet qu’il « faudrait » aborder. Nous aidons le patient ou la patiente à déplier ce qui est là pour lui ou pour elle.

Et parfois, ce qui est là, ce sont des souvenirs.

La différence avec les psychothérapies qui se centrent sur l’analyse du passé des patients, c’est le fait qu’on est attentif à la manière dont ce passé est raconté maintenant. Aux traces rémanentes de cette mémoire dans le présent.

On considère que la psyché est faite d’une sédimentation de toutes les expériences passées. Qu’elle se fabrique peu à peu au fil des contacts qu’une personne noue avec le monde. Les contacts du bébé avec sa mère, avec son environnement, puis avec ses camarades, et ainsi de suite.

Et, dans le réel, nous n’avons pas accès au passé lui-même. Puisque, par définition, il n’existe plus. La seule chose sur laquelle nous pouvons agir, c’est l’expérience présente. La sédimentation en cours.

En travaillant sur le contact, à la source de l’expérience (ce qui constitue ensuite la psyché, peu à peu).

Transposer à vos personnages

Quand on est auteur(e), on peut s’appuyer sur ces principes de différentes manières :

Tout d’abord, pour aborder la biographie, les situations traumatisantes du passé de nos personnages. Plutôt que les envisager comme des faits figés, on peut réfléchir à la manière dont ce passé prend forme aujourd’hui.

Se demander de quelle façon une situation traumatisante est “agissante” dans le présent. Par exemple : Si mon héros a subi de la maltraitance physique dans son enfance, je ne vais pas me contenter d’évoquer factuellement cet élément.

Je vais songer à ce qu’il reste de cette histoire pour mon personnage. Une peur des conflits, un refus de toute forme de hiérarchie, une passion pour la boxe ou la musculation, des crises d’angoisse en présence de personnes qui ressemblent à son père, etc.

Les possibilités sont multiples, et constituent autant d’occasions de créer du mystère en ne dévoilant pas immédiatement les liens entre ces situations et le passé du protagoniste.

Raisonner en termes de situation

Une deuxième idée consiste à raisonner en termes de situation. J’ai déjà eu le loisir de vous en parler, si vous êtes abonné(e) au Lab depuis quelque temps. Dans la vie courante, nous avons souvent tendance à penser que notre passé nous façonne à 100%.

Nous considérons que nos comportements, nos relations, nos réactions sont uniquement déterminés par notre histoire. C’est une idée répandue. Par exemple : Une personne, en thérapie, peut nous expliquer qu’elle manque de confiance en elle parce que ses parents étaient froids.

Et nous montrer que son expérience actuelle est emplie d’éléments de reproduction ou de répétition de son passé. On peut alors choisir de travailler depuis une posture neutre, en lui faisant raconter son histoire, en lui posant des questions sur sa biographie.

Mais un autre angle de vue est possible, qui consiste à remarquer que les situations ont aussi un rôle important dans ce qui se produit. Car ce n’est pas n’importe quand, avec n’importe qui, dans n’importe quelles circonstances que ce manque de confiance en elle va se manifester.

Lorsqu’elle est seule dans sa cuisine en train de préparer un gratin de courgettes, elle se sent sûrement sereine. Par contre, face à un thérapeute de l’âge de ses parents, le problème resurgit.

Ce qu’on appelle une “situation inachevée” fait surface.

Le passé n’est donc pas le seul déterminant des situations présentes. Les ingrédients de ladite situation comptent aussi beaucoup. Les personnes qui ont eu fait plusieurs tranches de thérapie dans leur vie constatent d’ailleurs souvent que certaines problématiques ne viennent jamais sur la table avec tel psy, alors qu’elles arrivent immédiatement avec tel autre.

En choisissant cet angle de vue théorique, on ne va pas questionner le ou la patient(e) sur son passé, mais on va travailler à partir de ce qui surgit dans le moment, dans la rencontre, s’appuyer sur les « paramètres du maintenant ».

Lorsque j’écris un roman, j’essaye de garder ces considérations en tête. Car elles me poussent à imaginer LA situation adéquate pour faire resurgir les problématiques de mon protagoniste.

Un décor chargé de sens, une atmosphère spécifique, les caractéristiques des personnages secondaires, un événement particulier… Je me demande toujours comment structurer plus finement l’expérience actuelle de mon personnage, au service de l’intrigue et de l’arc trajectoriel.

Notamment pour le priver de ses ressources, de ses sécurités, de ses schémas de fonctionnement habituel. Et le pousser dans une arène qui ne lui est pas familière, qui appuie sur ses points douloureux, lui met sous les yeux ce qu’il avait, jusqu’ici, caché sous le tapis.

Le psychologue Jean-Marie Robine utilise une métaphore que j’aime bien. Celle des épisodes de séries policières américaines. On y voit parfois “un policier entrer dans son ordinateur un portrait-robot et faire défiler des milliers de fiches jusqu’à ce qu’une superposition parfaite de la structure du visage coïncide avec une de celles qui sont archivées”.

JMR fait une analogie avec la situation présente : « Par les mots prononcés, par la forme de la relation, par l’implicite des regards, des silences, des gestes, etc., le “fichier” de l’histoire de la personne est convoqué et les structures similaires qui vont se mobiliser dans l’ici-maintenant de la situation défilent ».

C’est une affaire de résonance entre le passé et le présent.

L’auteur, thérapeute de ses personnages

Une dernière idée, c’est de vous voir, vous auteur(e) comme thérapeute pour vos personnages. Puisque vous disposez d’un accès créatif à leur expérience en cours. Vous pouvez, au fil de votre roman, fabriquer des expériences nouvelles dans le présent.

Des sédiments inédits dans leur psyché. De manière à infléchir leur trajectoire. Pour les sortir des situations répétitives dans lesquelles ils étaient figés.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.